Du sang. Un rouge vif. Partout. Sur le plancher en flaques, en coulisse sur les murs. Mon cri. Les lambeaux de chair qui pendent de mon bras. Les éclats de vitres qui font ruisseler mon visage de sang. Une rivière pourpre dans le couloir. La raison s’éloigne, je perds beaucoup de sang, ça coule comme une fontaine, c’est clair et rapide. Mes mains, mon visage, mes vêtements. En baissant la tête, je vois sur mon jeans… une trace vive et rouge.
Heureusement qu’il était là, pas trop loin, juste sur le pas de la porte. Mon chum est revenu rapidement. Il a téléphoné une ambulance « stat ». La personne au bout du fil lui disait qu’il lui donnait de l’attitude. Et moi de ne pas comprendre ce qui se passe, de hurler « pourquoi ? ». Petite fin du monde.
Lorsqu’ils sont arrivés, j’hyperventilais. Je me souviens avoir crié pour Rémi, le chat. Avait-il marché sur la vitre ? Non, il était trop occupé à lécher le sang. Mais il a quand même été visiter le dehors, en pleine neige à –30. Il a regardé la vue, se prenant pour un Jésus marchant sur l’eau, comme si ses pattes sur la vitre n’avaient aucune importance…
L’ambulancier m’a aidé à marcher avec mon chum. Nous avons descendu les marches, et la nuit blanche a commencé.
Quand nous sommes revenus vers six heures trente du matin, on aurait dit qu’il y avait eu un meurtre. Les traces de sang sur les murs avaient l’air de quelqu’un qui se serait retenu le plus longtemps possible avant la fin.
Une rédaction de mémoire a repoussé. Deux autres visites à l’hôpital à prévoir.
L’alcool est encore en cause. Comme quoi je n’apprends pas très rapidement.
Au final, je m’en sors somme toute assez bien. Quand j’y repense, ça aurait pu être mes yeux, j’aurais pu devenir aveugle, j’aurais pu avoir plusieurs cicatrices en plein visage. La vie m’avertit encore sévèrement des limites de ma folie. Mais j’y vois une chance. Encore une chance de me racheter.
Quatorze points de suture au bras.
Maxime Collins, 19/01/09 9:00 PM
Le 10 janvier 2009
Je ne sais pas
Ce nouveau, et premier, billet de 2009 me laisse un peu triste. Triste par la vie, triste par les choses qui se répètent, qui s’accumulent, qui s’accentuent ; excès, pression, travail… et paresse. L’année tout juste débutée m’a laissé un vague à l’âme, un goût amer en bouche ; un goût de fond de baril : trop d’alcool, trop d’enivrement, de sautes d’humeur, de manque de nicotine…
En ce 10 janvier, en regardant le constat de mes belles promesses en l’air du premier janvier, je me dis que cette période était une période tampon, pour me faire à l’idée, pour m’attribuer quelques jours supplémentaires de plaisir, encore, toujours, un peu plus.
J’ai fait la fête ces derniers jours, j’ai consommé beaucoup trop, retouché à la cigarette aussi. Tout ça en travaillant à recopier des notes pour mon mémoire, avec sérieux et minutie. Mais en même temps, c’est si facile de recopier des notes, je pourrais faire ça jusqu’en janvier 2010, mais je vois les livres qui diminuent, la pile s’amoindrit, je vais bientôt devoir rédiger. Bientôt ? Que dis-je ; je m’étais promis de commencer le 13 janvier. Les prochaines semaines seront des semaines de cloître, où tout ce que je me permettrai sera le gym et donner mes cours. Les mois s’écoulent, le temps file, je n’ai pas l’impression d’avoir assez avancé. Cessez l’alcool, cessez la clope et ses zones de stress interminables. Au moins, pour la drogue, c’est bel et bien terminé, et je n’en ressens aucun regret. Le pacte du chat a fonctionné. Rémi est arrivé dans nos vies pour remplacer le joint. Et dernièrement, l’orgueil s’est pointé aussi, car j’ai regardé mon chum droit dans les yeux. Il me suppliait pour que l’on cesse notre consommation. J’ai prononcé les mots bien clairement : « Nous n’achèterons plus jamais de pot. Plus jamais. » Qu’il me supplie, qu’il me le demande pendant des jours, que j’en désire moi-même, rien n’y fera.
Il faudrait que je me dise la même chose pour l’alcool, qui a pris la place du double vice. Non, il est clair que je ne veux pas cesser de boire pour toujours. Boire est un plaisir solitaire et amical à la fois. Il me permet de travailler et d’avancer (aussi ridicule que cela puisse paraître), et lorsque je bois avec les amis, il me permet de m’évader, de vivre ce que j’appelle « ma folie », sans me soucier de ce que les autres vont penser, sans même me soucier de moi-même. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé pour le jour de l’an. On s’est retrouvé dans un appartement d’une amie, à boire, à hurler, à renverser de l’alcool et des verres. Une vingtaine de personnes sans contrôle, avec vomissement de certains à l’appui. Durant ces instants, je m’arrête une seconde, histoire de figer une pièce remplie qui tourne déjà trop. Je me questionne : est-ce correct, est-ce logique ? Mais cette hésitation reste une fraction de seconde, je suis happé par les amis, par les cris, par les rires. Au lieu de me perdre, ces soirées sont la poussée d’adrénaline qu’il me faut, qui me fait dire que je vis, oui, que je suis vivant, qu’il y a de l’action, pas juste une vie virtuelle devant un écran.
Et hier soir, encore une fois, une autre sorte de soirée. À 25 ans, il s’agissait de ma première sortie au Unity, un club gay de Montréal. Je ne suis pas vraiment « sorteux » à la base, et lorsqu’on me parle de bar homo, je réagis à peine. Ce genre d’endroit me paraît souvent trop artificiel, trop « dangereux », « dangereux » dans un autre sens qu’au premier degré, je ne me sens pas en danger à cause du bar ou des personnes qui le fréquentent. Je me sens en danger envers moi-même, si influençable que je suis. Sortir dans les bars, ça me rappelle trop mes jeunes années où méthamphétamine et ecstasy venaient combler les nuits sans fin, celles qui se terminent à midi le lendemain, celles qui nous restent en mémoire : un visage, un regard, un baiser, une caresse. La simple prise d’un bain me rappelle encore ces soirées. 3 niveaux de soirée. Les premières ; gentille, en découverte, sans trop d’excès. Les deuxièmes ; devenu expert, avec une prise plus exagérée, mais encore contrôlée, puis les finales ; les plus intenses, les plus émotionnelles, celles qui laissent des traces ; sur le corps, dans la tête, dans la mémoire. Encore là ; les souvenirs restent : la meilleure musique, les meilleures soirées, les traitements V.I.P., les amourettes d’un soir, les trop nombreux baisers. Mais aussi ; les maux de ventre, les diarrhées, les vomissements, les paniques et les « badtrips ». Ça fait parti du jeu, un jeu qui doit un jour ou l’autre avoir une case finale, où il n’y a pas nécessairement un gagnant, mais au moins une prise de conscience et un raisonnement. Si la vie n’est que ça, alors à quoi bon.
Voilà donc pourquoi me retrouver au Unity m’a semblé me retrouver 5 ans en arrière, à me revoir dans mon jeune temps. À la différence qu’aujourd’hui, j’évitais mon reflet dans le miroir. Je dois avouer que j’ai eu du plaisir. Quand même. La musique n’était pas mauvaise, les gens étaient corrects, mais je les ai tout de même trouvé gentillets. Je m’attendais à voir beaucoup plus de dépravations dans ce club gay, surtout en raison de l’âge moyen des gens. J’ai bien vu quelques flashs qui me reviennent rapidement en tête : deux jeunes garçons qui s’embrassent, deux autres en torses nus, sur une plaque surélevée, l’un derrière l’autre, le plus grand laissant balader ses deux mains sur les hanches du plus petit; des corps parfaits, des corps inatteignables, des corps qui ne refont surface que dans les rêveries masturbatoires. Et après tout ; des corps dont je n’ai rien à foutre. Je me rends enfin compte que j’ai dépassé le fantasme du corps parfait, du corps musclé et imberbe. Ce n’est plus ce que je recherche, et je suis très bien avec le corps de mon homme. On dirait que j’ai réussi à dissocier deux parties d’une réalité fictionnalisée : le fantasme et le vécu.
La soirée s’est terminée à trois heures du matin, mais on est resté collé comme des mouches pour attendre nos manteaux pendant 45 minutes, se faisant pousser par un membre de la sécurité qui devrait réviser ses procédures de communication. Une pointe de pizza sur le pouce. Des aux revoirs ratés, puis me voilà sur Ste-Catherine, seul, dans le froid, à ne pas comprendre comment ça peut être possible, comment je peux me retrouver seul ainsi. Une longue marche s’annonce. L’alcool m’aide à ne pas capoter à cause du vent, et à cause des rôdeurs qui tournent autour comme s’ils allaient attaquer. Un grand « black » s’amène et me demande du change. Je dis que je n’en ai pas. Il me dit que s’il me faisait les poches, il serait sûr d’en trouver. Je n’hésite pas une seconde, je le confronte, lui dit : « Ben alors, vide mes poches ! ». Il continue son chemin. Un autre vient m’énerver pour avoir une cigarette. Il laisse vite tomber. Je tourne sur Berri, et me voilà prêt à attendre le prochain autobus… qui n’arrive pas avant 4 h 40 du matin. Je décide de marcher. Étrangement, j’ai le vide en tête. Aucune philosophie, aucune pensée, seulement le désir de retrouver un peu de chaleur, de retrouver un lit, de dormir enfin un peu, me promettant que c’était la dernière soirée d’alcool avant un bout. Soyons sage quelque temps.
Je suis arrivé à cinq heures du matin chez moi. Épuisant.
Ce matin, à dix heures, le propriétaire cogne à la porte. Il vient évidemment réparer la sonnette. Il me demande si je travaille de nuit ; « non, je sors juste trop tard ! » Il me dit qu’il comprend ça, qu’il a deux fils de mon âge. Je n’ai pas relevé le « de mon âge », mais j’avais l’impression qu’il me donnait 20 ans ! Tant mieux. Il a essayé la sonnette. Un peu trop longtemps à mon goût. Je voyais le courant électrique d’un vert bleu vif. Ça duré un bon trois minutes. J’aurais voulu m’arracher la tête avec seulement 5 heures de sommeil.
Mon chum ne m’a pas téléphoné de la journée. J’ai laissé deux messages. Il a rappelé en fin d’après-midi, me disant qu’il était allé faire ses courses (que l’on devait faire ensemble dimanche). Il avait l’air fru, même s’il disait le contraire. Pourtant, il savait très bien que je sortais, il était même invité, mais ne voulait rien savoir. Sa raison : « Il est écœuré d’attendre après moi pour faire ses affaires. » Étrange, puisque c’était prévu le dimanche. On s’est laissé comme ça, sans plus. Ce genre de truc m’énerve. Ça tire de l’énergie pour rien. Je sais très bien qu’on ne se verra pas ce soir, peut-être même pas demain. Tout ça à cause de son orgueil que je ne comprends même pas. Bien que notre relation s’améliore, tout n’est pas encore parfait au niveau de la communication. Mais bon, ça, que ce soit mon couple ou le vôtre, vous devez le comprendre ; rien ne peut jamais être totalement rose. Alors que faire d’autre que laisser du temps… du temps pour décompresser? Tiens… je vais aller retranscrire des notes de mémoire encore !