On souffre comme les autres
J'ai longtemps pensé que ma petite personne vivait plus, expérimentait plus et croquait plus dans la vie que tous les autres. De belles illusions qui ne veulent rien dire.
Oui, incapable de ne pas écrire ici. Je m'en contrefiche, ça ne veut rien dire de toute façon.
2012 est arrivé, et à peine cinq heures après le décompte, je fêtais la tête dans la cuvette, à faire exploser les veines dans mes yeux tellement mon vomissement était violent. Ce nouveau début d'année reflète bien les 365 jours d'avant : une course contre la montre pour souffrir, pour se détruire un peu plus, pour s'abandonner dans des bras inconnus qui ne réconfortent pas.
Il faut se rendre à l'évidence : le parcours d'un jeune gai ne peut pas refléter les images heureuses de couples que nos parents ou nos grands-parents nous ont enseignées. En tant que gai, il faut se dire que la vie est une simple expérience, que le grand amour n'existe pas. L'existence doit être perçue comme une suite de rencontres sans fin. On doit cesser de chercher l'homme de sa vie. Ce genre de chose n'existe plus depuis bien longtemps.
Et quand je regarde les amis autour de moi, je me rends compte que gai ou hétéro, c'est du pareil au même. Cette génération que j'ai choisie a transformé les liens humains; il faut suivre l'ère du temps et accepter qu'on ne puisse simplement plus trouver la personne de nos rêves et la garder. Je comprends mieux les mecs qui me disent qu'ils sont avec leurs chums depuis longtemps, mais qui ouvrent leur couple pour aller voir ailleurs. Rien ne dure. Pour faire durer, il faut trouver des alternatives, et en voilà une qui semble avoir fait ses preuves : va baiser ailleurs, mais revient coucher à la maison, car je veux te serrer dans mes bras et imaginer que tu es l'homme de ma vie. Je ne juge pas. Au contraire, je comprends.
Il faut être aveugle pour ne pas remarquer que je n'ai plus de rêves. Que l'amour ou le pseudo-amour que je pensais vivre depuis six ans a tout ravagé. Mais qu'est-ce que ça veut dire exactement ? Ça veut dire que je vis sans vivre. Que je passe les journées sans penser aux lendemains, sans avoir envie de voir plus loin.
J'ai longtemps cru que trouver l'homme de ma vie allait régler cette espèce de couloir sombre dans lequel je me promène depuis trois ans. Or, il n'en est rien. Il n'en est rien parce que je me rends compte que ce n'est pas l'amour que je recherche, mais bien la domination. Comme si j'avais besoin de servir quelqu'un d'autre pour me sentir vivant. C'est le sentiment le plus honteux et le plus jouissif de la vie. C'est aussi celui qui amène le moins de résultats. On ne peut pas s'épanouir en donnant tout à l'autre. On ne peut pas être heureux chaque jour dans cette sorte de soumission.
Alors, je tente de survivre. Je survis avec ce que la vie veut bien m'offrir. Elle peut sembler généreuse, mais l'effet du temps me démontre le contraire. De longues attentes pour une heure ou deux d'intimité. Et j'ose dire que c'est mieux que rien. Même si le "rien" est tout près.
C'est un symptôme générationnel. Il faut être lucide. On est toujours seul. On va vieillir seul et mourir seul. Même accompagné, ces étapes sont essentiellement solitaires.
La seule chose que j'aurai réussie dans ma vie, c'est de garder ce doute constant, ces questionnements sans fin devant le pourquoi de la vie, le pourquoi de l'amour et de l'intimité.
Je parlais avec mon meilleur ami, hier. Parler de partir. Mais comme je le dis si bien dans mes écrits : partir ne sert à rien. On traîne avec nous nos démons. Ils nous suivent partout. Je n'ai pas envie de partir, mais j'ai aussi cette impression qu'en restant ici, je m'enfonce et je m'étouffe.
Je parlais aussi avec mon ex-copine, qui s'est fait laisser dernièrement et qui me rappelle mon anéantissement quand mon propre ex avait mis un terme à notre relation pour la deuxième fois. Une grosse blague qui ne fait pas rire. Et cette volonté involontaire de vouloir souffrir. De vouloir en apprendre toujours plus sur l'autre, de trop vouloir comprendre "pourquoi on n'est plus aimé", qu'est-ce qui a fait en sorte que, qu'est-ce qui s'est passé, pourquoi à cet instant, pourquoi à cette date précise... tant de questions qui ne servent qu'à nous ramener dans la souffrance, qu'à se rappeler le "faux" bonheur que l'on vivait avant.
On le remarque toujours après coup : même en amour, nous ne sommes jamais satisfaits, jamais heureux. Il faut toujours que l'on magnifie la relation après la perte. C'est un peu comme on magnifie ses souvenirs d'enfance ou ses petites réussites sans conséquence.
Les ponts sont coupés. Pas eu de réponse à mon dernier courriel. Courriel qui a dû être supprimé après avoir été lu (la curiosité est toujours trop forte). Je suis toujours sur le cul quand je constate qu'on a décidé de me rayer de sa vie. C'est comme si je me sentais offensé, alors que je sais très bien que c'était la chose à faire depuis plusieurs mois|années déjà. Mais le coeur est un muscle bien étrange. Il aime toujours plus lorsque le rejet l'afflige.
Je n'ai plus mal. Je ne souffre plus de tristesse, de rancune ou de tous ces sentiments que l'on lie à la trahison de l'amour perdu. Non, c'est terminé depuis bientôt six mois. Mais l'esprit, et surtout les rêves, eux, ne l'oublient pas si facilement. L'homme jadis aimé réapparait dans le sommeil. Il est là : fier, dominant et toujours souriant. Toujours souriant pour nous rappeler les meilleurs moments; ceux qui tournent toujours dans notre tête et qui apparaissent sans raison dans la journée. «Tiens ? Pourquoi je pense à lui tout à coup ? Quelle est l'image ? Quel est le signe, le symbole ?» Impossible de vraiment savoir. Il faut simplement se rendre compte que cela arrive sans cesse, peu importe le nombre d'amours vécus.
Mon erreur aura été de vivre des relations trop longues. Des relations qui s'étirent et qui bloquent l'arrivée des autres. Avec seulement deux grands amours dans une vie, il est très probable que ces visages reviennent dans mes rêves jusqu'à ma mort. Il faut assumer. L'amour est déçu. Sans cesse déçu. Depuis la nuit des temps.
Mais c'est seulement maintenant que je lâche prise. Que je n'en ai plus rien à foutre de me laisser envahir par les images du passé. On a beau vouloir les enfermer dans une petite boîte, les gens finissent toujours par revenir. On finit toujours par se remémorer. Voilà pourquoi il faut vivre en évitant de se dire que l'homme de notre vie existe. Il vaut mieux ne jamais y penser. S'en tenir à la simplicité : on rencontre des gens, on vit des expériences, ces gens passent un laps de temps plus ou moins long dans notre vie, puis ils s'éloignent, ils s'en vont marquer les autres, comme on fait nous-mêmes, car ce serait idiot de se dire que ça ne fonctionne pas dans les deux sens. Je paie peut-être le prix pour avoir fait souffrir quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui n'avait aucune importance à mes yeux. Mais peu importe ce retour des justes choses. La clé réside dans le fait que le grand amour n'existe pas. Et que l'on doit se le rappeler, même lorsqu'on pense le vivre. C'est ainsi que l'on apprécie mieux le moment présent, car c'est le seul qui importe.
L'amour est la grande illusion de notre siècle, car c'est encore la seule chose qui n'est pas électronique, qui peut nous faire ressentir des émotions que le virtuel ne pourra peut-être jamais accomplir.
Alors voilà. Il vaut mieux devenir froid envers les espoirs amoureux. Tout prendre comme une expérience, sans ne jamais se faire d'attentes. C'est peut-être là le bonheur. Car puisque le bonheur est impalpable, qu'il faut sans cesse le comparer à notre passé, je décide d'éliminer le passé, de ne plus y retourner. Les rêves sont assez puissants pour m'y faire revenir et pour m'apporter toute la souffrance qu'un simple sourire flou peut créer.
2012 est l'année où je me retrouve. Où je deviens maître de mes émotions; c'est-à-dire où je les élimine un peu plus chaque jour, pour devenir insensible, car l'insensibilité est la meilleure protection. Et puisque je n'ai pas envie de mourir, c'est la seule solution.
