Last Five

Ces moments arrivent rarement. On peut presque les compter sur le bout des doigts. Comme une révélation soudaine, un tour de passe-passe, une énigme résolue ou un point culminant. Relever les yeux et se rendre compte que le moment qui va se jouer sera primordial pour le reste des actions de notre vie. Un peu comme un impact en voiture. Une collision qui fait réfléchir et qui se révèle libératrice.

Quand j'essaie de me souvenir de ces tournants marquants, j'ai la preuve qu'ils sont peu nombreux parce que je dois chercher intensément dans mes souvenirs pour retrouver le déclencheur de ces moments précis. Je me souviens du sentiment, de la véracité d'un sentiment que je ne pouvais et ne peux nier. Mais je ne saurais pas expliquer la provenance d'une telle émotion. Alors, je m'en remets au hasard. Ou plutôt, au destin; cette chose qui bouge parfois en raison du battement de l'aile d'un papillon. Je suis loin de penser qu'un simple battement peut modifier ma vie. Même les coups de pied au cul n'ont pas toujours aidé.

Pourtant; je peux replacer des moments fixes. Des moments où la décision était prise, où il n'y avait rien à réfléchir, parce que ça faisait des années que je luttais pour arriver à prendre cette décision. Elle est venue un matin, sans raison particulière, autre que la ténacité de mon esprit ou la volonté de mon cerveau.

Ces moments sont surtout des vérités sur ma vie. Des révélations qui ont du sens, où il n'y a plus aucun doute sur le chemin à suivre. Ce sont des décisions qui sont enclenchées, même si mon esprit s'en étonne. Des choix qui vont de soi. Le long fleuve tranquille après la tempête affreuse et déchaînée.

Alors, je relève les yeux, j'observe mon teint dans le miroir ou dans les pupilles des autres, et je sais.

J'ai su exactement le réel moment où j'allais perdre du poids dans ma jeunesse.

Quand la chanson de Brel (ne me quitte pas) a joué à la radio, alors qu'on quittait ma cousine , Jean-François, Jonathan et moi, je savais que c'était la fin du quatuor. Qu'on ne se reverrait plus jamais dans une intimité aussi proche.

J'ai tout de suite su que je devais quitter ma copine à l'âge de 16 ans, le lendemain même des premiers jeux de branlette avec Jean-François. J'aurais pu mentir, me cacher derrière tout ça, mais les yeux qui me regardaient dans le miroir ont décidé à ma place.

Je savais exactement que je ne reverrais plus Jean-François lors de notre dernière soirée ensemble, un mois après les événements qui nous avaient déjà coûté notre amitié. Sa conduite, sa conversation sur les femmes, son regard fuyant. Quand j'ai claqué la portière de sa vieille voiture, je lui ai dit adieu dans ma tête. C'était le vrai de vrai.

Je savais que j'allais partir vivre en France. Au moins une année avant de partir. Pas en raison des préparatifs. Plutôt parce que c'était déjà la seule solution envisageable pour sortir de ma détresse, de mon abandon.

Je savais aussi dès le départ que Thomas allait rester un ami toute ma vie. Au premier regard, dans le cours de français de 2e secondaire. C'était définitif.

Quand j'ai réuni Tania et Sébastien, je savais qu'il se passerait quelque chose. Certes, je ne savais pas exactement quoi, mais j'avais un grand doute sur le sexe. Et quand nous allions louer une chambre à l'heure d'un hôtel miteux du Centre-ville, j'avais encore une fois la confirmation de ce que j'avais deviné des semaines auparavant.

Je savais que ça n'allait pas fonctionner avec mon ex. À la première seconde de notre première rencontre.

Et je savais aussi que j'allais le perdre, au moment où nous nous étions retrouvés tous les deux dans son ancienne chambre vide, dans notre ancien appartement. Son nouveau chum l'attendait dehors. Je me souviens du vertige. Du plancher qui vacille. De lui qui me sert dans mes bras en me promettant que l'on se reverrait, en souhaitant même devenir amis. Mais je savais bien que ce n'était qu'une question de temps. La distance était déjà là dès qu'il avait refait sa chambre dans une autre pièce. Et en une seconde, alors qu'il passait la porte, j'étais revenu sur la clarté de ma révélation. Je ne savais plus s'il partait pour de bon. Et la vie m'a donné raison. Il est revenu chaque semaine durant un peu plus d'un an. C'est quand il m'a annoncé la présence d'un nouvel homme que j'ai su que c'était la perte pour de bon. Une réflexion claire. Des larmes devant MSN. Des adieux aussi.

Je savais que j'allais également vivre beaucoup d'expériences sexuelles. Je l'ai su très jeune.  Peut-être parce qu'à cet âge (10-11 ans), je pratiquais déjà avec les deux sexes.

Même quand j'étais bisexuel, je savais que les hommes me faisaient ressentir un petit plus.

J'ai toujours su que j'allais faire des études en littérature et continuer jusqu'à la maîtrise.

J'ai prédis dans mon 2e roman que je vivrais sur la rue Drolet, chose qui s'est produite de 2009 à 2011, alors que j'avais complètement oublié cette ligne perdue d'un manuscrit écrit 5 ans auparavant.

Je savais que j'allais publié au moins un roman au Québec. Et je sais que j'en publierai un autre. Dans bien longtemps.

Je pourrais continuer ainsi encore et encore. Certains pourraient me dire que ces sensations sont un peu du 6e sens. Ou que j'invente en reconstruisant. Je suppose qu'il y a un peu de ça. Beaucoup de détails recréés et ficelés inconsciemment. Mais peu importe, le « feeling » reste le même, ne s'invente pas, et je pourrais le reconnaître partout, dans n'importe quel endroit.

En ce moment, ce sentiment est là. Je suis rentré chez moi à 5h du matin, j'ai pris une douche, puis le regard dans le miroir m'a parlé. Il m'a dit que le tournant était là. Qu'il fallait que je sache quoi faire. Et je le sais.

J'ai peur de l'échec, certes. Mais je le sais. Ça va de soi. C'est la réponse ultime. C'est ce que ça prend.

Il y a des cendres partout dans nos vies. Certaines ont brûlé plus de passé que d'autres. Mais peu importe. Parfois, il faut pelleter. Remplir des sacs et faire sortir le tout comme on passe un Q-tip dans notre oreille. Et je sais quoi faire. Je sais quoi faire étape par étape pour arriver au but fixé.

Tout se passe en cinq secondes. Les dernières cinq secondes d'un chapitre qui se referme; la conduite folle de Jean-François, la crise de Tania pour sortir le bac de récupération, le voyage en Europe qui laissera Sébastien là-bas, le premier mec sans importance que mon ex a baisé pour se débarrasser de ses sentiments pour moi, les aux revoirs aux parents cinq secondes avant de passer les portes de sécurité à l'aéroport. Ça ne prend que ça. Cinq petites secondes pour enregistrer l'événement important, celui vers lequel on se référera pour identifier les grandes lignes de la vie.

C'est souvent dans ces moments qu'on est le plus perdu. Qu'on a envie de prendre une voiture et de rouler sans regarder vers l'arrière. Et pourtant, cette fois-ci, je suis loin de vouloir la fuite. Il y a trop d'éléments à guérir pour que je puisse utiliser l'excuse de l'exil pour penser régler un problème ailleurs. Le ailleurs que je recherche n'existe pas. Et s'il existait, je me déconseillerais fortement d'y aller. Parce que l'humain est comme ça; il obtient ce qu'il veut, mais pas ce dont il a réellement besoin. C'est un peu comme ça que je vis ces derniers temps. J'obtiens tout ce que je désire, sauf ce qui pourrait me faire avancer et fermer pour de bon ce chapitre un peu exécrable de ma vie.

Et c'est tout bonnement comme ça, à six heures pile du matin, que je viens de comprendre que j'ai ressenti le même sentiment que je décris plus haut. Face au miroir, en sortant de la douche, j'ai vu. Mon reflet d'abord. Mes yeux ensuite. Puis ces cinq secondes suspendues. Pas de questionnement, pas de décision, pas de doutes ni d'hésitation. Mais cette révélation, ce non-choix qui m'offre de continuer ainsi et d'en mourir, ou au contraire, de prendre le virage, le seul virage possible d'une autoroute sinueuse et dangereuse.

C'est la fin. La vraie fin. La fin qui sera marquée d'un point noir sur la ligne du temps. Et qui sait vers où la route mènera ensuite ? Pour l'instant, on est loin de là. C'est la fin. Et il n'est pas question que quiconque le voie.

Je sais que je vais souffrir. Je sais que je vais pleurer. Que je vais être au bord du désespoir. Que je vais vouloir boire pour oublier, boire pour me forcer à agir. Mais la révélation a déjà fait son cheminement. Qu'importe la douleur dans mon corps, qu'importe l'opinion des amis, de la famille, des autres ou des lecteurs. Je préfère un silence. Parce que le silence laisse toujours place à l'interprétation. Et là voilà la vraie beauté de la vie: interpréter. Interpréter ce que l'autre interprète autrement. Certains interprètent peut-être même mon suicide prochain, mais ils n'ont rien compris du tout. Si la mort était dans les parages, il n'y aurait plus de révélation, sinon celle d'un corps inutile. Une vision vide. Mais ma vision est bien pleine, ronde comme le ventre d'une femme enceinte, prête à exploser du jour au lendemain, prête à ressentir un tout petit peu de bonheur pour le reste de sa vie.  Une vie plus sage peut-être, mais une vie où le sourire dans le miroir sera honnête. Un sourire qui aime se regarder. Qui se plait. Qui plait à un autre sourire.

C'est à mon tour. Mais ça n'arrivera pas du jour au lendemain. Il faudra traverser le fossé. Il faudra se passer des oasis dans le désert. Il faudra tuer les désirs inconscients.

La route sera longue. Très longue. Et l'automne est une merveilleuse période de l'année pour souffrir sa reconstruction. J'aurai probablement envie de venir vomir la douleur ici. Mais non. Ces cinq secondes dans le miroir ont suffi. Mon écriture n'est plus ma propre solution. Au contraire, elle m'enferme dans une boucle à l'infini.

Je n'ai pas l'intention de revenir quand tous mes problèmes seront réglés. Il serait idiot de se convaincre que tous les problèmes peuvent se régler.  Et je suis loin de vouloir dresser une liste de ces derniers.  Mais parfois, il faut décider d'être pudique. D'affronter la bête seul à seul, l'un en face de l'autre. Comme un rite de passage familial. Comme une initiation scolaire. Comme une première relation intime.

Ma vie n'est un secret pour personne. Et les amis n'auront pas besoin de lire pour voir. Ils verront s'ils y sont. Et tant pis s'ils n'y sont pas.

Ce fameux 5 secondes me bouleverse chaque fois. Il annonce toujours beaucoup de difficulté, mais il me donne souvent la réponse du résultat. Quand on est convaincu de quelque chose, difficile de changer de cap. Surtout lors de ce genre de révélation. J'y crois.

Alors, voilà. C'est ici que nos chemins se décroisent pour quelque temps. Une action drastique pour couper court au passé. Pour le rendre inoffensif et inutilisable. Honnêtement, je n'ai aucune idée de ce que sera mon retour. C'est l'excitation de l'inconnu.

J'ai détruit toutes les passions et tous les désirs que je pouvais avoir. J'ai vécu tous les fantasmes inimaginables. Il n'y a plus rien à raconter en fait. Je radote déjà depuis plus de trois ans.  Toujours la même rengaine. Toujours ce filet de désespoir et ce faux sourire que je présente aux gens. La révélation est à la fois toute simple et hyper compliquée: choisir le silence. Cesser de dire, de raconter et d'écrire. Ne même plus savoir si l'on peut se "considérer" comme "écrivain".

Si j'étais mort, j'irais cracher sur ma tombe. Simplement pour m'accuser de ne pas avoir assez vécu.

5 ans de souffrance. 5 secondes de révélation. 5 semaines pour se reconstruire.

Je peux maintenant me taire.

 

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